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Le blog de Fabien Lizé

Le blog de Fabien Lizé

Page ou j'échange sur mes goûts dans différents domaines (Musique, Théâtre, Littérature) et où je m'entretiens avec certains artistes.


GILLES TCHERNIAK : L'ENTRETIEN

Publié par Le BLOG de Fabien LIZE sur 1 Avril 2017, 11:42am

Catégories : #culture

copyright photo - magazine Hexagone

copyright photo - magazine Hexagone

Pour moi interroger Gilles TCHERNIAK c'est évoquer le music-hall, les cabarets, c'est parler du passé sans être passéiste et évoquer l'avenir avec envie et force. C'est aussi partager avec vous mon intérêt pour la chanson française avec quelqu'un qui la connait bien et qui la défend.

-Gilles, vous êtes le patron d'une salle d'une salle de spectacle, Le forum Léo Ferré, à Ivry Sur Seine. Quelles sont les joies que vous procure celle-ci ?

 

-Elle m'apporte de la joie en premier lieu parce que c'est une magnifique salle de spectacle en terme professionnel. Ce qui permet, à partir de là, de programmer comme on l'entend. C'est un bel outil ! On ne peut pas faire de belles choses avec un mauvais outil, il n'y a rien à faire ! Ou alors on est dans un autre monde mais qui n'est pas le mien. Pour moi la chanson a besoin d'un bel outil avec une salle équipée mais aussi d'un public. Ici, il a été habitué à venir écouter des concerts, ce qui n'est pas le cas partout. Puis ce que cela m'apporte d'autre c'est un retour en arrière en termes d'âge (on en reparlera) mais bien sûr pas en termes de pratique. Oui cette Salle c'est quelque chose qui n'était pas prévu et franchement c'est pas trop mal ! (Sourire)

 

-En termes de joie, je pense aussi que le public partage avec vous celle d'écouter les artistes que vous programmez. Pour moi le Forum Leo Ferré est également un lieu très chaleureux.

 

-C'est un lieu chaleureux mais c'est un lieu respectueux aussi. Parce que pour moi "chaleureux" ce n'est pas suffisant en matière de spectacle. Cela semble bête de dire que ce lieu est tenu à partir du respect du public et des artistes mais c'est important. C'est comme en politique où tous les candidats disent qu'ils veulent le bonheur du peuple. Dans la réalité il n'y en a pas beaucoup qui le font. Ça peut donc paraître lénifiant mais le dire c'est bien, le faire c'est mieux ! Si on n’aime pas les artistes et que l'on aime pas le public, il faut faire un autre métier. On ne gère pas une salle de spectacle au gré du vent. On est arrivé avec un projet artistique il y a 4 ans quand nous avons repris la salle et nous en sommes assez proche aujourd'hui. Tout cela n'est pas de l'improvisation.

 

-Vos parents ont créé le cheval d'or, célèbre cabaret parisien de la rive gauche. Le Forum pour vous c'est donc : une continuité, un hommage à vos parents, un rêve d'enfant ?

 

-Ah non ce n'est pas un rêve d'enfant puisque le cabaret de mon père a fermé en 1969. J'avais 25 ans, j'aurai donc pu faire cela il y a 48 ans. J'ai été sollicité plusieurs fois mais ce n'était pas prévu. Ce n'est pas un hommage non plus parce que pour moi cela ne veut pas dire grand-chose mais c'est incontestablement une continuité. Sans y avoir prêté attention j'ai vu des choses que je reproduis. Pas tout... mais les bonnes faut les garder. Mon père était intransigeant sur le respect. On a le public que l'on mérite si certaines règles sont posées. Mais parfois il y a quelques égarés qui confondent salle de spectacle et bar. Dans ces cas-là, mon père qui avait mon gabarit, se dirigeait vers la personne se mettait derrière elle, lui tapait gentiment sur l'épaule et lui montrait la sortie. Bah, je fais pareil ! (Sourire). Du coup j'ai des amis qui me trouvent un peu raide. En tout cas si mon père était un artisan je me perçois aussi comme cela. Tous les soirs les "tauliers" (expression que Gilles aime employer pour désigner les patrons de salle) étaient sur leurs lieu de travail. COQUATRIX qui dirigeait l'Olympia faisait même parfois des pâtes à certains de ses artistes, le midi. Magnifique, non ! Les patrons étaient dans leurs boites à l'époque.

 

-Que gardez-vous de votre père dans son rapport aux artistes qu'il accueillait ?

 

-Mon père et ma mère ne vivaient que pour les artistes. Au départ ils n'étaient pas du métier. Mon père était fourreur et ma mère travaillait dans la bonneterie. Les artistes pour eux ce fut une renaissance, une deuxième vie. Moi ça m'a beaucoup aidé. J'avais un beau carnet d'adresse grâce à cela. Le fait de porter le nom de mon père m'a ouvert des portes parce qu'à "l'époque des cabarets rive gauche" le cheval d'or a compté. Avec 2 ou 3 autres ils ont créé un mythe comme le dit Yves JEULAND dans son film documentaire "Il est minuit Paris s'éveille"

C'était une époque extraordinaire où tout se passait sur de petits périmètres. Je crois que je garde beaucoup de choses de mon père mais j'ai une grande différence avec lui. Il ne programmait que des A.C.I (auteurs compositeurs interprètes). Moi je ne trouvais pas ça juste alors je me venge. Je programme beaucoup d'interprètes. Je trouve aussi qu'ils font vivre le répertoire. Puis certains sont vraiment très très bons, tout simplement.

 

-Je considère que vous êtes un homme fidèle à des valeurs fortes et aux convictions affirmées. En quoi la "défense" de la chanson française vous semble essentielle aujourd'hui ?

 

-Elle est plus qu'importante, elle est vitale. C'est le sens de l'appel que j'ai lancé lors du prix MOUSTAKI. Alors, on ne va pas renverser la table dès le premier jour. Il faut que l'on se pose mais nous devons, tout de même un peu, taper des poings sur la table !

A l'époque des cabarets rive gauche, Paris foisonnait. Les artistes passaient d'un lieu à un autre très facilement. Et à cette époque-là il y avait également une chaîne : Les cabarets et les music-halls. L'un amenait à l'autre et les émissions de radio et de télévision ne se contentaient pas de faire de la promotion. Il y avait Mireille et son petit conservatoire, Denise GLASER et ses formidables interviews...Dans chaque journal il y avait un chroniqueur variétés, attaché à plein temps. C'est inouï ! Ces gens-là puis les cinéastes venaient dans ces lieux musicaux. C'est comme ça que Boby LAPOINTE a tourné pour TRUFFAUT, qu'il avait rencontré chez mon père, dans le film : Tirez pas sur le pianiste. Mais également Henri SERRE dans : Jule et Jim. Aujourd'hui on n'en est plus là. On est dans l'isolement le plus total. En Ile de France les salles qui font de la programmation se comptent sur les doigts de la main. Je ne parle pas des "garages" qui ne sont pour moi qu'une activité lucrative ! Du coup les artistes chantent peu. Quand vous voyez chez moi des gens comme Anne SYLVESTRE ou Marie Thérèse ORAIN, dites-vous bien qu'elles chantaient tous les soirs et même parfois plusieurs fois par soir. C'est pour cela que derrière il y a un tel métier. On gagnait peu mais il y avait des perspectives. Un soir on était au cabaret et quelques jours plus tard on pouvait faire la première partie de BRASSENS à l'Olympia ou à Bobino. Aujourd'hui tout cela a glissé ce sont les fonds de pension qui gère les grosses salles. Et pour la chanson se sont les majors qui dirigent tout. On a perdu tout le côté artisanal dont je parlais tout à l'heure. La diversité ne peut donc plus exister. C'est le showbiz et ses victoires de la musique ! On n'est pas dans la découverte artistique. On mise sur un artiste en espérant un retour sur investissement. Du coup les petites salles ferment les unes après les autres et on se lamente. Je n’aime pas trop les lamentations mais surtout je ne veux pas que nous restions les derniers indiens de la chanson française. Donc je le répète il faut taper du poing sur la table.

 

-Hors de votre contexte professionnel, quelles sont les musiques que vous écoutez ?

 

-Je suis un amoureux de la musique classique. Je vais d'ailleurs en écouter demain. J'en écoute tous les vendredis en fait. Sinon je suis complétement addicte à la chanson. Moi, je me fais un devoir d'être là quand je programme les artistes. Les soirs où il n'y a pas de concerts, je vais en écouter ailleurs. Simplement parce qu'on ne peut pas toujours refuser les invitations de certains artistes puis cela me permet parfois de faire des découvertes ou de redécouvrir certains d'entre eux. Puis il y a les cd mais là c'est compliqué parce que comme je ne veux pas changer d'appartement (sourire), il va falloir que je prenne des mesures pour réduire leur place chez moi. C'est absolument effrayant mais bon le cd, c'est souvent aujourd'hui la seule carte de visite des jeunes artistes alors...

 

-Qu'est-ce qu'un bon spectacle ou un bon concert pour vous ?

 

-François MOREL disait un truc pas mal à ce sujet à la radio un vendredi matin : "... une bonne chanson c'est un truc dont la musique est peut-être pas terrible, le texte moyen mais le tout mélangé, c'est bien". Alors voilà, c'est peut-être ça. La chanson c'est mystérieux. C'est de l'émotion. C'est pour ça que je n'aime pas auditionner sur cd. Je ne suis pas bon du tout là-dessus. J'ai besoin du spectacle vivant. Bien sûr qu'il y a des textes superbement écrits et là il n'y pas de doute. Par exemple pour moi Anne SYLVESTRE aujourd'hui c'est le top. Les textes sont magnifiques puis elle a de très belles mélodies et un très beau jeu de scène, très sobre. Mais tout cela ne fait pas forcement 1+1+1....parfois ça fait 3+2 ou 1 + 3... Chez elle il y a un truc exceptionnel. Une empathie vers son public et une exigence forte envers celui-ci. La même qu'elle a pour elle.

Dans ma salle j'aime bien regarder le public.

Il y aurait de très très belles photos à faire. Parfois on voit quelqu'un la tête en avant comme s'il allait rentrer dans l'artiste. Des personnes rient ou pleurent. Ça c'est absolument magnifique. Pour moi c'est un cadeau exceptionnel. Quand quelqu'un te dit en quittant la salle, avec les yeux qui brillent, qu'il a passé une soirée merveilleuse, là, je me dis quand même qu'on fait un truc qu'est pas mal ! La chanson c'est aussi du plaisir. Ce n'est pas forcement intellectuel. Alors parfois certains disent : "... ça c'est quand même un peu de la variété..." Oui et alors ? Si c'est bon !

 

- Alors moi j'ai un problème aussi quand on me parle de "La Chanson Française à textes".

 

- Ah bah ça c'est totalement ridicule. Si on continu comme ça, on se tire une balle dans le pied...c'est catastrophique.

On est déjà marginalisé, mis dans une case. Moi je revendique le fait de faire de la chanson. La chanson ça n'appartiens pas aux victoires de la musique ! Ça nous appartient aussi à nous. Tous les soirs c'est la victoire de la musique. Il ne faut pas laisser le mot "chanson" qui est un joli mot aux marchands. Il faut se l'approprier. « Chanson à texte », c'est redoutable ! En plus c'est ridicule au niveau du vocabulaire. La chanson on la chante aussi sous la douche, dans les banquets, les fêtes de copains ou copines. Il faut s'ôter de la bouche l'expression "Chanson à texte".

 

-Qu'attendez-vous d'un artiste qui passe dans votre salle et en parallèle que demandez-vous au public.

 

-Le public, en premier lieu je lui demande de venir. Je ne suis pas un ancien combattant. Je ne regarde pas tout le temps dans le rétroviseur mais les bonnes choses quand même c'est pas mal. Avant il n'y avait pas internet. Bon c'est un peu provocateur de dire ça mais les gens venaient dans les cabarets sans connaître la programmation. Ils découvraient le programme sur l'ardoise à l'entrée, a l'Ecluse par exemple. Aujourd'hui c'est fini tout ça. Le public ne vient que sur un nom. A cette époque-là il y avait 7 artistes au programme. L'esprit de découverte est aujourd'hui complètement perdu. Je demande au public qu'il vienne découvrir de nouveaux artistes. Là il y a un vrai problème. Mais nous, on ne lâche pas sur la programmation ! Jamais je ne programmerai un artiste seulement parce qu'il remplira la salle.

En ce qui concerne les artistes, j'ai quelques petits tics. Ça fait parfois marrer les chanteurs mais par exemple je ne supporte pas qu'un artiste boive à la bouteille sur scène. Avoir une tenue de scène me semble également important. Puis j'aime bien comprendre ce que les gens chantent. Donc oui j'aime une bonne diction. Ce qui est sûr c'est que je ne surévalue pas les artistes quand je fais ma programmation. Un jeune de 23 ou 24 ans qui me dit qu'il me propose 1h00. Je me dis qu’il n’a pas la matière. Dans ce cas-là. Je propose 3 chansons. Un tour de chant pour moi c'est comme un film. Ça à un début et une fin. Il n'y pas de rappel dans les films. Une chanson, oui. Mais les rappels qui n'en finissent pas, Non ! D'ailleurs ça m'agace.

 

-Auriez-vous aimé ou aimeriez-vous (il n'est jamais trop tard) monter sur scène en tant qu'artiste ?

 

-Il y a très longtemps j'ai fait un peu de jazz. C'était amusant mais non en fait ce n'est pas du tout un truc qui me taraude. Puis j'y suis tous les soirs sur scène (sourire) quand je présente les artistes. En plus on m'applaudit alors que je ne fais rien. Ce n’est quand même pas mal. Avant il y avait des présentateurs partout. Aujourd'hui certains jeunes artistes montent tout de suite sur scène. "Bah non tu retournes dans la loge. Ici on présente les artistes..." Dans certains lieux de spectacles que je ne citerai pas, tu te retournes et le spectacle a déjà commencé. Le jeune, dans ce cas, il rame pendant une chanson pour capter le public. Bon d'accord la présentation des artistes ça peut faire un peu bateleur mais la personne est tout de suite introduite et moi je trouve que c'est bien mieux.

Bon...pour en revenir à la question si je ne rêve pas d'être sur scène par contre je suis totalement admiratif des gens qui écrivent des chansons. Je ne suis pas un littéraire. Je ne comprends pas comment on arrive à faire ça.

 

-Quel serez votre rêve le plus fou ?

 

-En fait je me régale tout le temps parce que j'ai eu la chance de faire à peu près ce que j'aimais. C'est vraiment une chance parce que aujourd'hui pour les jeunes et les moins jeunes c'est pas forcément très drôle. A la retraite aussi j'ai pu faire strictement ce que je voulais. A 60 ans pile j'ai arrêté de travailler pour bosser à plein temps. Oui parce que là tu as la liberté la plus totale donc tu ne fais que ce qui te plait. Quand tu es payé ce n’est pas pareil. Donc mon rêve le plus fou c'est de continuer à faire ce qui me plait encore longtemps. Puis comme je n'ai pas fait d'études je n'ai jamais eu à les rentabiliser. Donc aujourd'hui c'est open, comme on dit chez les jeunes. Ce qui est quand même bien c'est que je sais compter. On n’est pas si nombreux à savoir compter dans le domaine du spectacle (sourire).

J'arrête de gérer la salle à la salle à la rentrée. J'ai fait le boul...nous avons fait le jb. Je ne suis pas du genre à m'accrocher à une fonction. Ceux qui font cela ont un vrai problème existentiel ! Je vais faire attention de résister à la pression. Il ne faut jamais faire le round de trop. Place à la nouvelle génération.

 

 

Comme à mon habitude je demande à l'interviewé de me poser une question.

Voici la question de Gilles.

 

- Qu'est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la chanson ?

 

-Alors j'ai toujours aimé les voix du moins dans mes plus lointains souvenirs. Puis ma tante quand j'étais petit m'avait offert Les fabulettes de Anne SYLVESTRE. J'adorais ça. Je connaissais certaines chansons par Cœur. C'était très rigolo. Puis avec le recul comme vous le dites, je trouve que les mélodies étaient géniales. Elle avait trouvé des petites rengaines comme quand parfois les enfants posent souvent la même question. Ça c'est la première étape.

Après chez ma grand-mère il y avait FERRAT et BREL puis PIAF mais pas BRASSENS ? Ça c'est la deuxième étape.

La troisième c'est que j'ai travaillé dans une agence de presse ou je suivais les tournées ou l'actualité de certains artistes pour des attachés de presse ou des maisons de disques. Là je me suis pris une claque en découvrant Allain LEPREST ou Michèle BERNARD. La passion pour la chanson française était lancée. Mais Boris VIAN était aussi déjà passé par là durant mon adolescence.

 

 

 

 

 

 

 

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